Olivier Debré

1920-1999

« J'ai vraiment cherché comment à l'intérieur d'un signe et sans le passage par la convention je pouvais exprimer une chose sans qu'elle passe non plus par la représentation. »

Olivier Debré

Olivier Debré, né à Paris en 1920, est le troisième fils du fondateur de la pédiatrie moderne française, René Debré, et de Jeanne Debat-Ponsan, de la famille du peintre Edouard Debat-Ponsan. Olivier choisira de suivre la voie de la descendance maternelle.

La Touraine, région située au cœur de la France dans le Val-de-Loire, constitua le sujet de toute une vie, puisque le jeune Olivier en est depuis le plus bas âge familier. Les environs d’Amboise, la demeure de son grand-père et celle acquise par son père à Vernou-en-Brenne, en 1930, jalonneront son enfance et son adolescence.

Après des études d’histoire de l’art à la Sorbonne et en architecture à l’Ecole des Beaux-Arts, Olivier Debré intègre l’atelier de son oncle, Jacques Debat-Ponsan. Une exposition et une rencontre vont néanmoins déterminer de manière décisive sa carrière d’artiste : la visite de l’exposition Universelle de 1937 à Paris où il perçoit la violence visuelle et émotionnelle de « Guernica » et la rencontre en 1941 de son auteur, Pablo Picasso. Si pour l’Espagnol l’art renvoie de manière irréductible au sujet, le jeune Debré ne gardera du génie que « tout ce qui est imaginé est réel ». A la volonté de « destruction » opéré par l’art de Picasso, Debré préfèrera déconstruire le réel et s’éloigner de tout académisme en ayant pour devoir, comme le Catalan l’y incitait depuis Van Gogh, de « recréer un langage » nouveau.

Si les œuvres des années 50 sont marquées par l’influence de l’Ecole de Paris à laquelle il participe, à la manière d’un De Staël, d’un Hartung ou d’un Poliakoff, c’est notamment à partir des années 60 que l’artiste développe une peinture plus spirituelle, où une gestuelle caractéristique tend à obéir aux désirs plus intuitifs et libérés. Mais l’art de Debré ne peut se résumer au seul qualitatif d’abstraction lyrique, lui qui préférait d’ailleurs parler d’« abstraction fervente », car l’émotion est rendue possible par le signe. L’époque voit en effet naitre l’art de Rothko et de Kline qui vont désormais l’inspirer et orienter son travail sur des visions nouvelles. Les effets de matière, donnant à son œuvre un caractère organique et sensuel, agrémenté sur un fond faussement monochrome de quelques touches de couleurs vives et disparates, vont indéniablement conférer à son œuvre une forte identité instinctive et visuelle, immédiatement reconnaissable. 

Comme Rothko attelé à son travail et bercé par des mélodies du jazz, fait de cadences irrégulières, calmes puis rapides, le tempo de Debré est imprégné de la beauté musicale, sourde et abstraite de la nature qui l’entoure, du bruit de la rivière, flottant ou tournoyant, des sinuosités des confluents et des cours d’eau qui se rencontrent ou se séparent, de la transparence ou de l’opacité de la lumière naissante ou crépusculaire, qui immerge le peintre de pensées propre à réinterpréter de manière toujours nouvelle et intuitive la terre de Touraine, thème qui hantera le peintre jusqu’à la fin de sa vie. Mais l’artiste peint toujours en s’imposant une sorte d’effacement face à la magie de la nature. S’il peint volontairement in situ, posant jusqu’à trois, quatre, cinq toiles les unes à terre, les autres sur les bords d’une rivière, sur un arbre, un buisson, un mur, c’est pour mieux capter et saisir la présence de l’instant. Le mouvement qui s’opère alors traduit cette attention portée au sujet où l’artiste semble cependant se souvenir du conseil de Picasso pour qui « l’art est l’élimination de l’inutile ». Mais Debré ne se sent pas prisonnier des limbes de l’abstraction et garde toujours à l’esprit le caractère vivifiant et chatoyant de la vie, avec ses bruits, ses beautés, ses couleurs, ses odeurs, ses rencontres.

Des rencontres, des échappées, Debré en réalisa tout au long de sa vie, jusqu’aux derniers instants. La peinture de la dernière décennie porte en elle une réflexion qui dépasse les frontières du sujet strict. Le tableau que nous présentons, intitulé Touraine et daté de 1997, est de ceux-là. Peint deux ans seulement avant sa mort, il témoigne de la capacité du peintre à s’aventurer dans des contrées plus lointaines et sans doute plus inconscientes que celles révélées jusqu’à présent.  Peignant rarement ses tableaux d’un beau rouge transparent, et portant tout en nuances des traces de vert, de bleu, de rose ou de jaune, couleurs posées dans le prolongement du geste du corps, l’artiste parvient à s’affranchir de toute contemporanéité qui porterait atteinte à la contemplation de son œuvre.  La peinture, désormais libérée de toute référence quelconque, porte en elle le poids du souvenir, presque salvateur. La Touraine peinte ici par Debré semble être la réminiscence du souvenir de son voyage en Chine, où il réalisa le rideau de l’opéra de Shanghai, inauguré un an plus tard. L’invitation au voyage de Debré apparait alors ici comme une humilité sur les valeurs de la vie, sédentaire par nature. L’année 1997 qui voit notre tableau se réaliser, est aussi celle de l’hommage où la chorégraphe Carolyn Carlson proposa un magnifique ballet intitulé Signes, mêlant à la fois peinture, musique et danse.

Par l’amour qu’il portait à la vie, à une existence faite de couleurs, où la peinture comme matériau simple mais noble, seule comptait, le travail de Debré est l’aboutissement d’une quête cherchant à comprendre l’art. Si le peintre s’efface tant devant le paysage qui l’a vu naitre, tel un personnage d’un tableau de Poussin, c’est pour mieux rendre compte de sa capacité à nous inviter à pénétrer la couleur même, invitation intime dans les limbes du pouvoir de la couleur.

L’année 2016 sera celle de l’inauguration du Musée Olivier Debré à Tours, dans la région qui fut le noyau de son inspiration créatrice. Cet espace, architecturalement conçu comme un cube, proposera au visiteur de pénétrer au cœur de la création d‘Olivier Debré, les tableaux apparaissant comme autant de touches et de morceaux d’une vie intense dédiée à l’art et à l’affect. Ce nouvel écrin signe l’ultime hommage à un artiste majeur du XXème siècle.

Oppdal, Traces rayées vives, 1978

Huile sur toile

Signée, datée et titrée au dos
100 x 100 cm

 

Provenance
Galerie Louis Carré, Paris
Collection privée, Paris
Vente Sotheby’s Paris, 30 mai 2012, Lot n°137
Cabinet Jean-Francis Gaud, Paris
Collection privée, Ardèche